Moutons cherchent bergers… désespérément !

Moutons cherchent bergers… désespérément !

Il était une fois… les Youngberg, une famille de modestes bergers qui gardaient les jeunes moutons adultes du cheptel, les autres bêtes étant parquées ailleurs, confiées à une autre famille. Leur mission première était d’assurer la pérennité du cheptel. Grâce à leurs soins prodigués avec amour, les Youngberg avaient toujours réussi à livrer au propriétaire, bon an mal an, un bon contingent de belles bêtes fortes et saines pour le cycle d’élevage suivant.

Mais, depuis quelques temps, les moutons des Youngberg, confinés à un trop court pâturage, semblaient affreusement s’ennuyer… Ils dépérissaient, desséchaient quasiment sur pattes, se languissant d’être constamment écartés du reste du cheptel. La situation devenait inquiétante. Le taux de fertilité avait commencé à baisser, le jeu de saute-mouton étant soudainement devenu moins intéressant pour les mâles de la bande… Les bons pasteurs se mirent à redouter que les jeunes mâles, trop affectés, en vinssent bientôt à ne plus vouloir honorer leurs consœurs, mettant ainsi en péril la pérennité même du troupeau ! L’ennuyance – c’est bien connu – peut parfois s’avérer morbide…

– « Faut faire de quoi!, ruminaient les Youngberg. Faut faire de quoi ! »

Pendant ce temps-là, dans le grand pré voisin, les moutons plus âgés étaient, quant à eux, sous la garde d’une autre famille de bergers, les Oldberg. Les bêtes matures ne souffraient pas, elles, de ce mal mystérieux affligeant leurs jeunes congénères. Hommes et bêtes filaient le parfait bonheur.

La vieille famille Oldberg était riche, opulente même. Sa prospérité lui venait entièrement de son statut particulier auprès des autorités moutonnières du pays. Jadis, en effet, les Oldberg avaient acquis, suite à d’obscures et louches tractations, le privilège de la garde exclusive de la catégorie la mieux nantie du cheptel : les moutons vétérans ! Depuis cet inique arrangement, les Oldberg n’avaient, bien entendu, jamais connu la moindre concurrence ! Mais, ayant oublié l’origine scabreuse de leur succès, ils en étaient venus à se prendre pour plus malins que les autres… Confortables, dominant sans ambages la vallée des ruminants laineux, ils aimaient bien se péter les bretelles devant la galerie ! Les autres? Bah ! Ils ne s’en souciaient guère plus que de Colin-Tampon !

Un jour, aux matines sonnantes, les Youngberg, chauffés par l’inquiétude, trouvèrent le courage de s’en aller témoigner de leur mauvais pressentiment à Big Breeder, le puissant manitou de la FNM (Fédération nationale moutonnière). Déterminés à sauver leur précieuse harde, ils l’avertirent sans ménagement de la menace imminente d’extinction :

– « J’te dis, boss, ça va mal en tabouère ! Faut faire de quoi, ça urge !», dirent-ils dans le coloré parler de la pastorale.

Dans notre récit, Big Breeder est ce genre de personnage ambigu, capable à volonté d’être aussi bien volubile que taciturne, aimable comme désagréable, selon l’intérêt de la situation ou selon la notoriété de l’interlocuteur. Cette fois-ci, en diplomate aguerri, il daigna écouter les bons pâtres, leur prêtant même une oreille attentive. Bien avisé, il leur avait fait servir du café et des beignets, le gueuleton préféré des gardiens de moutons. Avant de laisser les bergers entamer leur délicate causerie, Big Breeder s’était lavé minutieusement les mains. Car le bonhomme, au fil des ans, avait développé cette forte habitude (une manie, donc !) de passer par le lavabo dès qu’il flairait le moindre souci potentiel… Encore une fois son intuition s’avéra juste, lorsqu’un membre de la délégation annonça :

– « Nous avons un plan !  Faudrait qu’on garde nos mâles un peu plus longtemps avant de les remettre entre les mains des Oldberg…»

Ho ! Ho ! Un plan… Big Breeder était contrarié, mais, prudent, ne le fit pas voir. Il les laissa finir leur exposé jusqu’à la fin, puis, plantant les branches de ses lunettes fumées dans sa prospère tignasse pâlie par le temps, il les remercia poliment, ajoutant :

– « Allez, mes braves ! Retournez à vos ouailles. J’en parlerai avec les Oldberg ! Et rappelez-vous : Big Breeder vous regarde ! »

Sur le chemin du retour, les bergers entendirent une cloche bourdonner dans la vallée : c’était le glas. Quelqu’un, donc, allait passer de vie à trépas… Mais, ce que les Youngberg ignoraient encore, c’est que, cette fois, c’était pour eux qu’il était sonné, ce glas-là ! Sans tarder, Big Breeder s’était précipité chez les Oldberg leur apprendre le plan proposé : le refus avait été unanime, aussi net que brutal !

– « Pas question qu’on cède la moindre tête! Rien, pas même une broutille ! »

Pour les Youngberg, cependant, le pire restait à venir ! Big Breeder et ses comparses, afin de s’assurer que les pâtres-quémandeurs ne fussent plus jamais tentés de revenir à la charge, conçurent un formidable plan chthonien : ils firent ériger un mur d’épouvante autour du pré et promulguèrent, dissimulé dans une folle réforme, l’impitoyable arrêté suivant :

DÉFENSE DE FRÉQUENTER

LES JEUNES MÂLES DE LA VALLÉE !

Cela scella pour de bon le sort des brebis youngbergiennes.

Triste à dire, mais la démarche des pauvres Youngberg, non seulement ne s’est-elle pas avérée rentable, mais, a contrario, elle leur a été fatale : leur isolement est maintenant officialisé par un décret!

Très tôt, on s’en doute, le découragement a gagné les Youngberg qui, presque tous, ont quitté la profession. Depuis, les bêtes, laissées pour compte, vivotent un temps, puis finissent en gigot… À peine deux ans et déjà la harde a fondu de moitié ! Les quelques survivants, jeunes vestiges chevrotants, croupissent dans leur parc où, comme des phoques en Alaska, ils s’ennuient en maudit…

Aujourd’hui encore, on peut lire, placardée sur la porte d’une étable délabrée, cette vieille annonce défraîchie:

MOUTONS CHERCHENT BERGERS

DÉVOUÉS, HONNÊTES ET LIBRES.

LOUPS S’ABSTENIR.

L’histoire, si elle finissait ici, finirait mal.  Mais elle n’est pas finie ! Et elle va finir encore plus mal ! Promis !

Bien qu’ils croient le contraire, les Oldberg ne brillent pas par l’esprit ! En gardant égoïstement pour eux seuls les quelques têtes de bétail demandées, ils savaient parfaitement qu’ils condamnaient les Youngberg à la ruine, et leurs bêtes… à la mort. La cupidité mène à la stupidité : les Oldberg n’ont même pas pensé que ce sont ces mêmes jeunes moutons élevés par les Youngberg qui constituent la seule vraie relève de leur propre troupeau… qui a déjà commencé son inexorable déclin ! Après s’être jetée brutalement sur les Youngberg, la Faucheuse fait maintenant le guet chez les Oldberg. Elle leur en a déjà fauché un lot, fauchera le reste bientôt…

« Bin bon pour eux autres ! », entend-on dans les cantons!

On conseille souvent de compter les moutons pour s’endormir : c’est une grave erreur ! Il faut les compter, d’accord, mais il faut rester bien éveillé et vérifier chaque jour qu’il n’en manque pas un.  Car, chaque revers de fortune a toujours son commencement…  FIN

P.S.  –  Ah oui ! La dernière fois qu’on l’a aperçu, Big Breeder était au lavabo…

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